D'où vient le nom "Corambé" ?
Le nom
'Corambé' choisi pour
l'activité vient de mon amour pour l'auteure George Sand, Aurore
Dupin de son vrai nom. Dans ses écrits comme dans sa vie, elle a
toujours fait preuve d'un grand respect pour la nature et la liberté et
je l'admire particulièrement. Par ailleurs, elle aussi
aimait les chevaux et adorait monter
sa jument Colette au grand galop à travers champs, cela nous fait un
point commun !
Dans "Histoire de ma vie", son oeuvre
autobiographique, elle décrit une période de sa
vie où, enfant, elle s'était inventé
un 'être divin', pour qui elle avait élevé un petit autel
naturel dans un recoin du domaine où elle a grandi. Elle y libérait des
oiseaux auparavant capturés pour honorer cet être d'amour et de
liberté. Son nom lui était venu en rêve : Corambé.
Voici un extrait du texte où
elle en parle :
" Dès
ma première
enfance, j' avais besoin de me faire un monde intérieur
à ma guise, un monde fantastique et poétique ;
peu à peu j' eus besoin d' en faire aussi un monde religieux
ou philosophique, c' est-à-dire moral ou sentimental. Vers
l’âge de onze ans, je lus l' iliade et la
Jérusalem délivrée. Ah ! Que je les
trouvai courtes, que je fus contrariée d’arriver
à la dernière page ! Je devins triste et comme
malade de chagrin de les voir sitôt finies. Je ne savais plus
que devenir ; je ne pouvais plus rien lire ; je ne savais auquel de ces
deux poëmes donner la préférence ; je
comprenais qu’Homère était plus beau,
plus grand, plus simple ; mais Le Tasse
m’intéressait et m’intriguait davantage.
C’était plus romanesque, plus de mon temps et de
mon sexe. Il y avait des situations dont j’aurais voulu que
le poëte ne me fît jamais sortir, Herminie chez les
bergers, par exemple, ou Clorinde délivrant du
bûcher Olinde
et Sophronie. Quels tableaux enchantés je voyais se
dérouler autour de moi ! Je m’emparais de ces
situations ; je m' y établissais pour ainsi dire ; les
personnages devenaient miens ; je les faisais agir ou parler, et je
changeais à mon gré la suite de leurs aventures,
non pas que je crusse mieux faire que le poëte, mais parce que
les préoccupations amoureuses de ces personnages me
gênaient, et que je les voulais tels que je me sentais,
c’est-à-dire enthousiastes seulement de religion,
de guerre ou d’amitié. Je
préférais la martiale Clorinde à la
timide Herminie ; sa mort et son baptême la divinisaient
à mes yeux. Je haïssais Armide, je
méprisais Renaud. Je sentais vaguement, de la
guerrière et de la magicienne, ce que Montaigne dit de
Bradamante et d' Angélique, à propos du
poëme de L' Arioste : " l' une, d'une beauté
naïve, active, généreuse, non hommasse
mais virile ; l' autre, d' une beauté molle,
affectée, délicate, artificielle ; l' une
travestie en garçon, coiffée d' un morion luisant
; l'autre vêtue en fille , coiffée d' un attifet
emperlé. " mais, au-dessus de ces personnages du roman, l'
olympe chrétien planait sur la composition du Tasse, comme
dans l' iliade les dieux du paganisme ; et c' est par la
poésie de ces symboles que le besoin d' un sentiment
religieux, sinon d' une croyance définie, vint s' emparer
ardemment de mon coeur. Puisqu' on ne m'enseignait aucune religion, je
m’aperçus qu’il m’en fallait
une et je m’en fis une.
J’arrangeai cela très-secrètement en
moi-même ; religion et roman poussèrent de
compagnie dans mon âme. J’ai dit que les esprits
les plus romanesques étaient les plus positifs, et, quoique
cela ressemble à un paradoxe, je le maintiens. Le penchant
romanesque est un appétit du beau idéal. Tout ce
qui, dans la réalité vulgaire, gêne cet
élan est facilement mis de côté et
compté pour rien par ces esprits logiciens à leur
point de vue. Les chrétiens primitifs, les adeptes de toutes
les sectes enfantées par le christianisme, pris au pied de
la lettre, sont des esprits romanesques, et leur logique est
rigoureuse, absolue ; je défie qu’on prouve le
contraire. Me voilà donc, enfant rêveur, candide,
isolé, abandonnée à
moi-même, lancée à la recherche
d’un idéal, et ne pouvant pas rêver un
monde, une humanité idéalisée, sans
placer au faîte un dieu, l’idéal
même. Ce grand créateur Jéhovah, cette
grande fatalité Jupiter, ne me parlaient pas assez
directement. Je voyais bien les rapports de cette puissance
suprême avec la nature, je ne la sentais pas assez
particulièrement dans l’humanité. Je
fis ce que l’humanité avait fait avant moi. Je
cherchai un médiateur, un intermédiaire, un
dieu-homme, un divin ami de notre race malheureuse. Homère
et Le Tasse venant couronner la poésie chrétienne
et païenne de mes premières lectures, me montraient
tant de divinités sublimes ou terribles, que je
n’avais que l’embarras du choix ; mais cet embarras
était grand. On me préparait à la
première communion et je ne comprenais absolument rien au
catéchisme. L’évangile et le drame
divin de la vie et de la mort de Jésus
m’arrachaient en secret des torrents de larmes. Je
m’en cachais bien, j’aurais craint que ma grand'
mère ne se moquât de moi. Elle ne
l’eût pas fait, j’en suis certaine
aujourd'hui ; mais cette absence d’intervention dans ma
croyance, dont elle semblait s’être fait une loi,
me jetait dans le doute, et peut-être aussi
l’éternel attrait du mystère dans mes
émotions les plus intimes me portait-il à
moi-même ce préjudice moral
d’être privée de direction. Ma grand'
mère, en me voyant lire et apprendre le dogme par coeur sans
faire la moindre réflexion, se flattait peut-être
de trouver en moi une table rase aussitôt qu' elle voudrait
m' instruire à son point de vue, mais elle se trompait.
L’enfant n’est jamais une table rase. Il commente,
il s’interroge, il doute, il cherche, et, si on ne lui donne
rien pour se bâtir une maison, il se fait un nid avec les
fétus qu’il peut rassembler.
C’est ce qui m’arriva. Comme ma grand'
mère n’avait eu qu’un soin, celui de
combattre en moi le penchant superstitieux, je ne pouvais croire aux
miracles et je n’aurais pas osé croire non plus
à la divinité de Jésus. Mais je
l’aimais quand même, cette divinité, et
je me disais : "puisque toute religion est une fiction, faisons un
roman qui soit une religion ou une religion qui soit un roman. Je ne
crois pas à mes romans, mais ils me donnent autant de
bonheur que si j' y croyais. D' ailleurs, s’il
m’arrive d' y croire de temps en temps personne ne le saura,
personne ne contrariera mon illusion en me prouvant que je
rêve. " et voilà qu' en rêvant la nuit,
il me vint une figure et un nom. Le nom ne signifiait rien que je sache
: c’était un assemblage fortuit de syllabes comme
il s’en forme dans les songes. Mon fantôme
s’appelait Corambé, et ce nom lui resta. Il devint
le titre de mon roman et le dieu de ma religion.
En commençant à parler de Corambé , je
commence à parler non-seulement de ma vie
poétique, que ce type a remplie si longtemps dans le secret
de mes rêves, mais encore de ma vie morale, qui ne faisait
qu' une avec la première. Corambé
n’était pas, à vrai dire, un simple
personnage de roman, c’était la forme
qu’avait prise et que garda longtemps mon idéal
religieux. De toutes les religions qu’on me faisait passer en
revue comme une étude historique pure et simple, sans
m’engager à en adopter aucune, il n' y en avait
aucune, en effet, qui me satisfît complétement, et
toutes m’attiraient par quelque endroit.
Jésus-Christ était bien pour moi le type d' une
perfection supérieure à toutes les autres ; mais
la religion qui me défendait, au nom de Jésus, d'
aimer les autres philosophes, les autres dieux, les autres saints de
l'antiquité, me gênait et m' étouffait
pour ainsi dire. Il me fallait l' iliade et la Jérusalem
dans
mes fictions. Corambé se créa tout seul dans mon
cerveau. Il était pur et charitable comme Jésus,
rayonnant et beau comme Gabriel ; mais il lui fallait un peu de la
grâce des nymphes et de la poésie d'
Orphée. Il avait donc des formes moins austères
que le dieu des chrétiens et un sentiment plus
spiritualisé que ceux d’Homère. Et puis
il me fallait le compléter en le vêtant en femme
à l’occasion, car ce que j’avais le
mieux aimé, le mieux compris jusqu' alors,
c’était une femme, c’était ma
mère. Ce fut donc souvent sous les traits d’une
femme qu’il m’apparut. En somme, il
n’avait pas de sexe et revêtait toute sorte
d’aspects différents. Il y avait des
déesses païennes que je chérissais : la
sage Pallas, la chaste Diane, Iris, Hébé, Flore,
les muses, les nymphes ; c’étaient là
des êtres charmants dont je ne voulais pas me laisser priver
par le christianisme. Il fallait que Corambé eût
tous les attributs de la beauté physique et morale, le don
de l' éloquence, le charme tout-puissant des arts, la magie
de l' improvisation musicale surtout ; je voulais l' aimer comme un
ami, comme une soeur, en même temps que le
révérer comme un dieu. Je ne voulais pas le
craindre, et, à cet effet, je souhaitais qu’il
eût
quelques-unes de nos erreurs et de nos faiblesses. Je cherchai celle
qui pourrait se concilier avec sa perfection, et je trouvai
l’excès de l’indulgence et de la
bonté. Ceci me plut particulièrement, et son
existence, en se déroulant dans mon imagination (je
n'oserais dire par l'effet de ma volonté, tant ces
rêves me parurent bientôt se formuler
d’eux-mêmes), m’offrit une
série d’épreuves, de souffrances, de
persécutions et de martyres. J’appelais livre ou
chant
chacune de ses phases d’humanité, car il devenait
homme ou femme en touchant la terre, et quelquefois le dieu
supérieur et tout-puissant dont il
n’était, après tout, qu’un
ministre céleste, préposé au
gouvernement moral de notre planète, prolongeait son exil
parmi nous, pour le punir de trop d’amour et de
miséricorde envers nous. Dans chacun de ces chants (je crois
bien que mon poëme en a eu au moins mille sans que
j’aie été tentée d'en
écrire une ligne), un monde de personnages nouveaux se
groupait autour de Corambé. Tous étaient bons. Il
y avait des méchants qu’on ne voyait jamais (je ne
voulais pas les faire paraître), mais dont la malice et la
folie se révélaient par des images de
désastre et des tableaux de désolation.
Corambé consolait et réparait sans cesse. Je le
voyais, entouré d’êtres
mélancoliques et tendres, qu’il charmait de sa
parole et de son chant, dans des paysages délicieux,
écoutant le récit de leurs peines et les ramenant
au bonheur par la vertu. D' abord je me rendis bien compte de cette
sorte de travail inédit ; mais, au bout de
très-peu de temps, de très-peu de jours
même, car les jours comptent triple dans l' enfance, je me
sentis possédée par mon
sujet bien plus qu' il n' était
possédé par moi. Le rêve arriva
à une sorte d’hallucination douce, mais si
fréquente et si complète parfois, que
j’en étais comme ravie hors du monde
réel.
[...]
Peu
à peu
la fiction qui m’absorbait prit un tel caractère de
conviction que j’éprouvai le besoin de me créer une
sorte de culte. Pendant près d’un mois, je parvins
à me dérober à toute surveillance durant mes
heures de récréation et à me rendre si
complétement invisible, que personne n’eût pu dire
ce que je devenais à ces heures-là, pas même Rose,
qui pourtant ne me laissait guère tranquille, pas même
Liset, qui me suivait partout comme un petit chien.
Voici ce que
j’avais imaginé. Je voulais élever un autel
à Corambé. J’avais d' abord pensé à
la grotte en rocaille qui subsistait encore, quoique ruinée et
abandonnée ; mais le chemin en était trop connu et trop
fréquenté. Le petit bois du jardin offrait alors
certaines parties d’un fourré impénétrable.
Les arbres, encore jeunes, n’avaient pas étouffé la
végétation des aubépines et des troënes qui
croissaient à leur pied, serrés comme les herbes
d’une prairie. Dans ces massifs qui côtoyaient les
allées de charmille, j’avais donc remarqué
qu’il en était plusieurs où personne
n’entrait jamais et où l’oeil ne pouvait
pénétrer durant la saison des feuilles. Je choisis le
plus épais, je m' y frayai un passage et je cherchai dans le
milieu un endroit convenable. Il s' y trouva, comme s’il
m’eût attendue. Au centre du fourré
s’élevaient trois beaux érables sortant d’un
même pied, et la végétation des arbustes
étouffés par leur ombrage s’arrondissait à
l’entour pour former comme une petite salle de verdure. La terre
était jonchée d’une mousse magnifique, et, de
quelque côté qu’on portât les yeux, on ne
pouvait rien distinguer dans l’interstice des broussailles
à deux pas de soi. J’étais donc là aussi
seule, aussi cachée qu’au fond d’une forêt
vierge, tandis qu’à trente ou quarante pieds de moi
couraient des allées sinueuses où l'on pouvait passer et
repasser sans se douter de rien. Il s’agissait de décorer
à mon gré le temple que je venais de découvrir.
Pour cela, je procédai comme ma mère me l’avait
enseigné. Je me mis à la recherche des beaux cailloux,
des coquillages variés, des plus fraîches mousses.
J’élevai une sorte d’autel au pied de l’arbre
principal, et au-dessus je suspendis une couronne de fleurs que des
chapelets de coquilles roses et blanches faisaient descendre comme un
lustre des branches de l’érable. Je coupai quelques
broussailles, de manière à donner une forme
régulière à la petite rotonde et j' y
entrelaçai du lierre et de la mousse de façon à
former une sorte de colonnade de verdure avec des arcades, d' où
pendaient d'autres petites couronnes, des nids d'oiseaux, de gros
coquillages en guise de lampes, etc. Enfin je parvins à faire
quelque chose qui me parut si joli, que la tête m’en
tournait et que j’en rêvais la nuit.
Tout cela fut
accompli avec les plus grandes précautions. On me voyait bien
fureter dans le bois, chercher des nids et des coquillages, mais
j’avais l’air de ne ramasser ces petites trouvailles que
par désoeuvrement, et, quand j’en avais rempli mon
tablier, j’attendais d’être bien seule pour
pénétrer dans le taillis. Ce n’était pas
sans peine et sans égratignures, car je ne voulais pas me frayer
un passage qui pût me trahir, et chaque fois je
m’introduisais par un côté différent, afin de
ne pas laisser de traces en foulant un sentier et en brisant des
arbrisseaux par des tentatives répétées. Quand
tout fut prêt, je pris possession de mon empire avec
délices et, m’asseyant sur la mousse, je me mis à
rêver aux sacrifices que j’offrirais à la
divinité de mon invention. Tuer des animaux ou seulement des
insectes pour lui complaire me parut barbare et indigne de sa douceur
idéale. Je m’avisai de faire tout le contraire,
c’est-à-dire de rendre sur son autel la vie et la
liberté à toutes les bêtes que je pourrais me
procurer. Je me mis donc à la recherche des papillons, des
lézards, des petites grenouilles vertes et des oiseaux ; ces
derniers ne me manquaient pas, j'avais toujours une foule d'engins
tendus de tous côtés, au moyen desquels j'en attrapais
souvent. Liset en prenait dans les champs et me les apportait ; de
sorte que, tant que dura mon culte mystérieux, je pus tous les
jours délivrer, en l' honneur de Corambé, une hirondelle,
un rouge-gorge, un chardonneret, voire un moineau franc. Les moindres
offrandes, les papillons et les scarabées comptaient à
peine. Je les mettais dans une boîte que je déposais sur
l’autel et que j’ouvrais, après avoir invoqué
le bon génie de la liberté et de la protection. Je crois
que j’étais devenue un peu comme ce pauvre fou qui
cherchait la tendresse. Je la demandais aux bois, aux plantes, au
soleil, aux animaux, et à je ne sais quel être invisible
qui n’existait que dans mes rêves.
Je
n’étais plus assez enfant pour espérer de voir
apparaître ce génie : cependant, à mesure que je
matérialisais pour ainsi dire mon poëme, je sentais mon
imagination s’exalter singulièrement. J’étais
également près de la dévotion et de
l’idolâtrie, car mon idéal était aussi bien
chrétien que païen, et il vint un moment où, en
accourant le matin pour visiter mon temple, j’attachais
malgré moi une idée superstitieuse au moindre
dérangement. Si un merle avait gratté mon autel, si le
pivert avait entaillé mon arbre, si quelque coquille
s’était détachée du feston ou quelque fleur
de la couronne, je voulais que, pendant la nuit, au clair de la lune,
les nymphes ou les anges fussent venus danser et folâtrer en
l'honneur de mon bon génie. Chaque jour je renouvelais toutes
les fleurs et je faisais des anciennes couronnes un amas qui jonchait
l’autel.
Quand, par hasard,
la fauvette ou le pinson auquel je donnais la volée, au lieu de
fuir effarouché dans le taillis, montait sur l’arbre et s'
y reposait un instant, j’étais ravie ; il me semblait que
mon offrande avait été plus agréable encore que de
coutume. J’avais là des rêveries délicieuses,
et, tout en cherchant le merveilleux qui avait pour moi tant
d’attrait, je commençais à trouver
l’idée vague et le sentiment net d’une religion
selon mon coeur.
"
George Sand, Histoire de ma vie