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  L'association Corambé a été créée en Juin 2007, elle a pour objectif d'amener les personnes à approfondir leur relation avec les plantes et les animaux.

    Le nom 'Corambé' choisi pour l'association vient de mon amour pour l'auteure George Sand, Aurore Dupin de son vrai nom. Dans "Histoire de ma vie", son oeuvre autobiographique, elle décrit une période de sa vie où, enfant, elle s'était inventé un 'Dieu', pour qui elle avait élevé un petit autel naturel, dans un recoin du domaine où elle a grandi. Elle avait appelé ce Dieu Corambé.

    Voici un extrait du texte où elle en parle :

    " Dès ma première enfance, j' avais besoin de me faire un monde intérieur à ma guise, un monde fantastique et poétique ; peu à peu j' eus besoin d' en faire aussi un monde religieux ou philosophique, c' est-à-dire moral ou sentimental. Vers l’âge de onze ans, je lus l' iliade et la Jérusalem délivrée. Ah ! Que je les trouvai courtes, que je fus contrariée d’arriver à la dernière page ! Je devins triste et comme malade de chagrin de les voir sitôt finies. Je ne savais plus que devenir ; je ne pouvais plus rien lire ; je ne savais auquel de ces deux poëmes donner la préférence ; je comprenais qu’Homère était plus beau, plus grand, plus simple ; mais Le Tasse m’intéressait et m’intriguait davantage. C’était plus romanesque, plus de mon temps et de mon sexe. Il y avait des situations dont j’aurais voulu que le poëte ne me fît jamais sortir, Herminie chez les bergers, par exemple, ou Clorinde délivrant du bûcher Olinde et Sophronie. Quels tableaux enchantés je voyais se dérouler autour de moi ! Je m’emparais de ces situations ; je m' y établissais pour ainsi dire ; les personnages devenaient miens ; je les faisais agir ou parler, et je changeais à mon gré la suite de leurs aventures, non pas que je crusse mieux faire que le poëte, mais parce que les préoccupations amoureuses de ces personnages me gênaient, et que je les voulais tels que je me sentais, c’est-à-dire enthousiastes seulement de religion, de guerre ou d’amitié. Je préférais la martiale Clorinde à la timide Herminie ; sa mort et son baptême la divinisaient à mes yeux. Je haïssais Armide, je méprisais Renaud. Je sentais vaguement, de la guerrière et de la magicienne, ce que Montaigne dit de Bradamante et d' Angélique, à propos du poëme de L' Arioste : " l' une, d'une beauté naïve, active, généreuse, non hommasse mais virile ; l' autre, d' une beauté molle, affectée, délicate, artificielle ; l' une travestie en garçon, coiffée d' un morion luisant ; l'autre vêtue en fille , coiffée d' un attifet emperlé. " mais, au-dessus de ces personnages du roman, l' olympe chrétien planait sur la composition du Tasse, comme dans l' iliade les dieux du paganisme ; et c' est par la poésie de ces symboles que le besoin d' un sentiment religieux, sinon d' une croyance définie, vint s' emparer ardemment de mon coeur. Puisqu' on ne m'enseignait aucune religion, je m’aperçus qu’il m’en fallait une et je m’en fis une.
   
     J’arrangeai cela très-secrètement en moi-même ; religion et roman poussèrent de compagnie dans mon âme. J’ai dit que les esprits les plus romanesques étaient les plus positifs, et, quoique cela ressemble à un paradoxe, je le maintiens. Le penchant romanesque est un appétit du beau idéal. Tout ce qui, dans la réalité vulgaire, gêne cet élan est facilement mis de côté et compté pour rien par ces esprits logiciens à leur point de vue. Les chrétiens primitifs, les adeptes de toutes les sectes enfantées par le christianisme, pris au pied de la lettre, sont des esprits romanesques, et leur logique est rigoureuse, absolue ; je défie qu’on prouve le contraire. Me voilà donc, enfant rêveur, candide, isolé, abandonnée à moi-même, lancée à la recherche d’un idéal, et ne pouvant pas rêver un monde, une humanité idéalisée, sans placer au faîte un dieu, l’idéal même. Ce grand créateur Jéhovah, cette grande fatalité Jupiter, ne me parlaient pas assez directement. Je voyais bien les rapports de cette puissance suprême avec la nature, je ne la sentais pas assez particulièrement dans l’humanité. Je fis ce que l’humanité avait fait avant moi. Je cherchai un médiateur, un intermédiaire, un dieu-homme, un divin ami de notre race malheureuse. Homère et Le Tasse venant couronner la poésie chrétienne et païenne de mes premières lectures, me montraient tant de divinités sublimes ou terribles, que je n’avais que l’embarras du choix ; mais cet embarras était grand. On me préparait à la première communion et je ne comprenais absolument rien au catéchisme. L’évangile et le drame divin de la vie et de la mort de Jésus m’arrachaient en secret des torrents de larmes. Je m’en cachais bien, j’aurais craint que ma grand' mère ne se moquât de moi. Elle ne l’eût pas fait, j’en suis certaine aujourd'hui ; mais cette absence d’intervention dans ma croyance, dont elle semblait s’être fait une loi, me jetait dans le doute, et peut-être aussi l’éternel attrait du mystère dans mes émotions les plus intimes me portait-il à moi-même ce préjudice moral d’être privée de direction. Ma grand' mère, en me voyant lire et apprendre le dogme par coeur sans faire la moindre réflexion, se flattait peut-être de trouver en moi une table rase aussitôt qu' elle voudrait m' instruire à son point de vue, mais elle se trompait. L’enfant n’est jamais une table rase. Il commente, il s’interroge, il doute, il cherche, et, si on ne lui donne rien pour se bâtir une maison, il se fait un nid avec les fétus qu’il peut rassembler.
       
    C’est ce qui m’arriva. Comme ma grand' mère n’avait eu qu’un soin, celui de combattre en moi le penchant superstitieux, je ne pouvais croire aux miracles et je n’aurais pas osé croire non plus à la divinité de Jésus. Mais je l’aimais quand même, cette divinité, et je me disais : "puisque toute religion est une fiction, faisons un roman qui soit une religion ou une religion qui soit un roman. Je ne crois pas à mes romans, mais ils me donnent autant de bonheur que si j' y croyais. D' ailleurs, s’il m’arrive d' y croire de temps en temps personne ne le saura, personne ne contrariera mon illusion en me prouvant que je rêve. " et voilà qu' en rêvant la nuit, il me vint une figure et un nom. Le nom ne signifiait rien que je sache : c’était un assemblage fortuit de syllabes comme il s’en forme dans les songes. Mon fantôme s’appelait Corambé, et ce nom lui resta. Il devint le titre de mon roman et le dieu de ma religion.

    En commençant à parler de Corambé , je commence à parler non-seulement de ma vie poétique, que ce type a remplie si longtemps dans le secret de mes rêves, mais encore de ma vie morale, qui ne faisait qu' une avec la première. Corambé n’était pas, à vrai dire, un simple personnage de roman, c’était la forme qu’avait prise et que garda longtemps mon idéal religieux. De toutes les religions qu’on me faisait passer en revue comme une étude historique pure et simple, sans m’engager à en adopter aucune, il n' y en avait aucune, en effet, qui me satisfît complétement, et toutes m’attiraient par quelque endroit. Jésus-Christ était bien pour moi le type d' une perfection supérieure à toutes les autres ; mais la religion qui me défendait, au nom de Jésus, d' aimer les autres philosophes, les autres dieux, les autres saints de l'antiquité, me gênait et m' étouffait pour ainsi dire. Il me fallait l' iliade et la Jérusalem dans mes fictions. Corambé se créa tout seul dans mon cerveau. Il était pur et charitable comme Jésus, rayonnant et beau comme Gabriel ; mais il lui fallait un peu de la grâce des nymphes et de la poésie d' Orphée. Il avait donc des formes moins austères que le dieu des chrétiens et un sentiment plus spiritualisé que ceux d’Homère. Et puis il me fallait le compléter en le vêtant en femme à l’occasion, car ce que j’avais le mieux aimé, le mieux compris jusqu' alors, c’était une femme, c’était ma mère. Ce fut donc souvent sous les traits d’une femme qu’il m’apparut. En somme, il n’avait pas de sexe et revêtait toute sorte d’aspects différents. Il y avait des déesses païennes que je chérissais : la sage Pallas, la chaste Diane, Iris, Hébé, Flore, les muses, les nymphes ; c’étaient là des êtres charmants dont je ne voulais pas me laisser priver par le christianisme. Il fallait que Corambé eût tous les attributs de la beauté physique et morale, le don de l' éloquence, le charme tout-puissant des arts, la magie de l' improvisation musicale surtout ; je voulais l' aimer comme un ami, comme une soeur, en même temps que le révérer comme un dieu. Je ne voulais pas le craindre, et, à cet effet, je souhaitais qu’il eût quelques-unes de nos erreurs et de nos faiblesses. Je cherchai celle qui pourrait se concilier avec sa perfection, et je trouvai l’excès de l’indulgence et de la bonté. Ceci me plut particulièrement, et son existence, en se déroulant dans mon imagination (je n'oserais dire par l'effet de ma volonté, tant ces rêves me parurent bientôt se formuler d’eux-mêmes), m’offrit une série d’épreuves, de souffrances, de persécutions et de martyres. J’appelais livre ou chant chacune de ses phases d’humanité, car il devenait homme ou femme en touchant la terre, et quelquefois le dieu supérieur et tout-puissant dont il n’était, après tout, qu’un ministre céleste, préposé au gouvernement moral de notre planète, prolongeait son exil parmi nous, pour le punir de trop d’amour et de miséricorde envers nous. Dans chacun de ces chants (je crois bien que mon poëme en a eu au moins mille sans que j’aie été tentée d'en écrire une ligne), un monde de personnages nouveaux se groupait autour de Corambé. Tous étaient bons. Il y avait des méchants qu’on ne voyait jamais (je ne voulais pas les faire paraître), mais dont la malice et la folie se révélaient par des images de désastre et des tableaux de désolation. Corambé consolait et réparait sans cesse. Je le voyais, entouré d’êtres mélancoliques et tendres, qu’il charmait de sa parole et de son chant, dans des paysages délicieux, écoutant le récit de leurs peines et les ramenant au bonheur par la vertu. D' abord je me rendis bien compte de cette sorte de travail inédit ; mais, au bout de très-peu de temps, de très-peu de jours même, car les jours comptent triple dans l' enfance, je me sentis possédée par mon sujet bien plus qu' il n' était possédé par moi. Le rêve arriva à une sorte d’hallucination douce, mais si fréquente et si complète parfois, que j’en étais comme ravie hors du monde réel.  

 [...]

    Peu à peu la fiction qui m’absorbait prit un tel caractère de conviction que j’éprouvai le besoin de me créer une sorte de culte. Pendant près d’un mois, je parvins à me dérober à toute surveillance durant mes heures de récréation et à me rendre si complétement invisible, que personne n’eût pu dire ce que je devenais à ces heures-là, pas même Rose, qui pourtant ne me laissait guère tranquille, pas même Liset, qui me suivait partout comme un petit chien.
   
    Voici ce que j’avais imaginé. Je voulais élever un autel à Corambé. J’avais d' abord pensé à la grotte en rocaille qui subsistait encore, quoique ruinée et abandonnée ; mais le chemin en était trop connu et trop fréquenté. Le petit bois du jardin offrait alors certaines parties d’un fourré impénétrable. Les arbres, encore jeunes, n’avaient pas étouffé la végétation des aubépines et des troënes qui croissaient à leur pied, serrés comme les herbes d’une prairie. Dans ces massifs qui côtoyaient les allées de charmille, j’avais donc remarqué qu’il en était plusieurs où personne n’entrait jamais et où l’oeil ne pouvait pénétrer durant la saison des feuilles. Je choisis le plus épais, je m' y frayai un passage et je cherchai dans le milieu un endroit convenable. Il s' y trouva, comme s’il m’eût attendue. Au centre du fourré s’élevaient trois beaux érables sortant d’un même pied, et la végétation des arbustes étouffés par leur ombrage s’arrondissait à l’entour pour former comme une petite salle de verdure. La terre était jonchée d’une mousse magnifique, et, de quelque côté qu’on portât les yeux, on ne pouvait rien distinguer dans l’interstice des broussailles à deux pas de soi. J’étais donc là aussi seule, aussi cachée qu’au fond d’une forêt vierge, tandis qu’à trente ou quarante pieds de moi couraient des allées sinueuses où l'on pouvait passer et repasser sans se douter de rien. Il s’agissait de décorer à mon gré le temple que je venais de découvrir. Pour cela, je procédai comme ma mère me l’avait enseigné. Je me mis à la recherche des beaux cailloux, des coquillages variés, des plus fraîches mousses. J’élevai une sorte d’autel au pied de l’arbre principal, et au-dessus je suspendis une couronne de fleurs que des chapelets de coquilles roses et blanches faisaient descendre comme un lustre des branches de l’érable. Je coupai quelques broussailles, de manière à donner une forme régulière à la petite rotonde et j' y entrelaçai du lierre et de la mousse de façon à former une sorte de colonnade de verdure avec des arcades, d' où pendaient d'autres petites couronnes, des nids d'oiseaux, de gros coquillages en guise de lampes, etc. Enfin je parvins à faire quelque chose qui me parut si joli, que la tête m’en tournait et que j’en rêvais la nuit.

    Tout cela fut accompli avec les plus grandes précautions. On me voyait bien fureter dans le bois, chercher des nids et des coquillages, mais j’avais l’air de ne ramasser ces petites trouvailles que par désoeuvrement, et, quand j’en avais rempli mon tablier, j’attendais d’être bien seule pour pénétrer dans le taillis. Ce n’était pas sans peine et sans égratignures, car je ne voulais pas me frayer un passage qui pût me trahir, et chaque fois je m’introduisais par un côté différent, afin de ne pas laisser de traces en foulant un sentier et en brisant des arbrisseaux par des tentatives répétées. Quand tout fut prêt, je pris possession de mon empire avec délices et, m’asseyant sur la mousse, je me mis à rêver aux sacrifices que j’offrirais à la divinité de mon invention. Tuer des animaux ou seulement des insectes pour lui complaire me parut barbare et indigne de sa douceur idéale. Je m’avisai de faire tout le contraire, c’est-à-dire de rendre sur son autel la vie et la liberté à toutes les bêtes que je pourrais me procurer. Je me mis donc à la recherche des papillons, des lézards, des petites grenouilles vertes et des oiseaux ; ces derniers ne me manquaient pas, j'avais toujours une foule d'engins tendus de tous côtés, au moyen desquels j'en attrapais souvent. Liset en prenait dans les champs et me les apportait ; de sorte que, tant que dura mon culte mystérieux, je pus tous les jours délivrer, en l' honneur de Corambé, une hirondelle, un rouge-gorge, un chardonneret, voire un moineau franc. Les moindres offrandes, les papillons et les scarabées comptaient à peine. Je les mettais dans une boîte que je déposais sur l’autel et que j’ouvrais, après avoir invoqué le bon génie de la liberté et de la protection. Je crois que j’étais devenue un peu comme ce pauvre fou qui cherchait la tendresse. Je la demandais aux bois, aux plantes, au soleil, aux animaux, et à je ne sais quel être invisible qui n’existait que dans mes rêves.
   
    Je n’étais plus assez enfant pour espérer de voir apparaître ce génie : cependant, à mesure que je matérialisais pour ainsi dire mon poëme, je sentais mon imagination s’exalter singulièrement. J’étais également près de la dévotion et de l’idolâtrie, car mon idéal était aussi bien chrétien que païen, et il vint un moment où, en accourant le matin pour visiter mon temple, j’attachais malgré moi une idée superstitieuse au moindre dérangement. Si un merle avait gratté mon autel, si le pivert avait entaillé mon arbre, si quelque coquille s’était détachée du feston ou quelque fleur de la couronne, je voulais que, pendant la nuit, au clair de la lune, les nymphes ou les anges fussent venus danser et folâtrer en l'honneur de mon bon génie. Chaque jour je renouvelais toutes les fleurs et je faisais des anciennes couronnes un amas qui jonchait l’autel.

    Quand, par hasard, la fauvette ou le pinson auquel je donnais la volée, au lieu de fuir effarouché dans le taillis, montait sur l’arbre et s' y reposait un instant, j’étais ravie ; il me semblait que mon offrande avait été plus agréable encore que de coutume. J’avais là des rêveries délicieuses, et, tout en cherchant le merveilleux qui avait pour moi tant d’attrait, je commençais à trouver l’idée vague et le sentiment net d’une religion selon mon coeur. "

George Sand, Histoire de ma vie

Clémence DURRIEU - 06.26.87.31.44 - contact@corambe.com